Lundi 31 janvier 2011 1 31 /01 /Jan /2011 15:31
Tron : l’héritage n’échappe donc pas à la mode des remake boostés aux emphétamines, petites pilules bleues qui, c’est bien connu, endorment la sagacité du cerveau. Ce qui donne à peu près un film drogué aux couleurs néon, grand spectacle d’effets spéciaux mais tout atrophié niveau scénario. Hélas, un zombie de science-fiction.

Voir ce film dans une bonne salle, avec un grand écran, des lunettes 3D et un son qui décorne, vaut le coup d’œil et le prix de sa place. Je me hasarderai à le comparer à Avatar : si on accepte de se promener dans une grosse bande dessinée aux thématiques et enjeux plus classiques-que-ça-tu-meurs, alors il n’y aucune raison de ne pas passer un très bon moment. Encore une fois, il est dommage que la faiblesse de l’histoire plombe une quantité de bonnes idées visuelles et sonores.
Car des idées, il y en a partout : ne serait-ce que la gestion de la 3D. En effet, le film commence par une demie heure de 2D, laissant à l’univers virtuel le soin de nous en mettre plein la vue. Lorsque le héros plonge dans le jeu, cette nouvelle dimension ajoutée, attendue pendant un petit bout de temps, n’en est que plus spectaculaire. Elle est donc tout à fait justifiée, et en termes de qualité, c’est une très belle impression de relief qui saura nous faire sursauter et participer à l’action bien des fois au cours du périple.



Les effets visuels sont tellement beaux que la doublure rajeunie de Jeff Bridges paraît presque crédible, avec une petite marge « d’artificialité » justifiée elle aussi par l’univers du jeu. Enfin le style de la Grille, des véhicules aux bâtiments, en passant par les fastueux costumes lumineux des personnages, (certains rappelant parfois agréablement les univers de Moebius) est superbe. Il procure au film une identité immédiate, certes proche d’un jeu vidéo, mais n’oublions pas que c’est très exactement l’effet recherché.
Et il faut compter avec une certaine inventivité. Nous connaissions les voitures de course virtuelles, s’ajoutent désormais des buggys et des aéroplanes fonctionnant sur le même principe, pour le bonheur des yeux.

L’histoire, qui tient sur une feuille de papier à cigarettes, est le point faible de cette réalisation. Le départ en est simple, et efficace, c’est-à-dire la disparition du Concepteur Jeff Bridges, pris au piège de sa propre création. Son fils le rejoint après avoir survécu à un certain nombre d’obstacles, pour s’apercevoir que son père a un double maléfique avide de pouvoir. Ce qui est à déplorer, et je suis d’accord avec mon confrère Nicolas (il se reconnaîtra), c’est que ce genre de film, porteur d’un sujet très fort de hard science dont Isaac Asimov n’aurait fait qu’une bouchée, ne propose aucune problématique intéressante sur la technologie d’aujourd’hui, sur ses déviances, sur ses dangers, sur son potentiel… on se contente de brosser le panorama de ces univers imbriqués dont personne ne s’émeut finalement.
Syndrome Matrix à deux étages, puisqu’on y pratique aussi un peu le kung fu pour plaire aux jeunes. Mais ce qui est esquissé en premier acte, on l’oublie totalement par la suite. Quelle résonance le monde de Tron a-t-il sur notre monde ? Réponse : aucun.

J’abordais une comparaison avec Matrix. Elle ne s’arrête pas là. Le film est une succession de combats plus ou moins spectaculaires. On assiste à la visite d’une collection de lieux qui en rappellent d’autres : chez Flynn, on est dans 2001, il pratique le zen et parle comme un sage. Dans le bar, c’est la cantina de Star wars version art déco et cette nuit perpétuelle, c’est bien sûr Matrix et Terminator. Les références sont posées.
Mais le plus délicat est ceci : quand dans le dernier acte, nos héros pénètrent dans le vaisseau mère et découvrent les légions de combattants de Clu, nous avons l’impression tenace et désagréable de voir deux plans en tout point absolument identiques à des images vues dans L’attaque des clones !

Ce qui m’a fait réaliser quelque chose. Toute la déviance de la science-fiction depuis vingt ans provient d’un basculement thématique. Tron (1982) était un film sur la découverte d’une technologie et d’un monde associé. Toutes les années 1980 étaient à cette image, et dénotaient de cet émerveillement qui était aussi le fruit du progrès des effets spéciaux., et d’où émergeait un questionnement. On peut citer Explorers de Joe Dante, dans cette même veine. The thing de John Carpenter,.E.T., Gremlins, 2010 l’odyssée 2, Les Goonies, Blade Runner… cette période se basait sur la découverte d’un potentiel, d’un futur (ou d'un passé) insoupçonné, d’une autre réalité possible.
Aujourd’hui, le questionnement des effets spéciaux, de la technologie et donc de sa problématique en nature, est redevenu nul puisque nous en sommes blasés. On a remplacé l’exploration (qui n’émeut plus personne) par l’envergure guerrière. Avatar, District 9, la prélogie Star wars et donc Tron, sont des films de guerre. Solaris ou Sunshine, de vraies œuvres de réflexion sur la science et l’anticipation, sont boudés par le public et donc par les studios.

Résultat immédiat, la loi martiale décrétée sur le genre a aboli toute démocratie du scénario. Aujourd’hui on recherche le nouveau Star wars, et Tron se place en challenger. Et c’est peut-être là le plus grand paradoxe de Tron : en faisant mine de se donner bonne conscience, en dénonçant l’avidité des conglomérats d’informatique, Joseph Kosinski livre un produit somme toute formaté, sans audace aucune. Toutes les pistes de théorie nouvelle sont gentiment étranglées par le style Walt Disney, qui se moque des invraisemblances. (Il manque cruellement une explication sur l’incarnation des programmes sortis du jeu… que l’on n’entendra pas plus dans la presque-certaine-suite, car tout le monde semble prendre cet aspect du scénario comme acquis depuis le départ.)

Restent les qualités du spectacle, le plaisir de l’aventure et une atmosphère electro-new age qui parfois désarçonne, car au beau milieu de nulle part dans un univers virtuel, on se surprend parfois à se sentir très loin de chez soi. Et c’est déjà pas si mal.

La mise en scène est propre et soignée, malgré le désormais inévitable maniérisme des ralentis à la pelle qui a tendance à désamorcer l’émotion des mouvements dans le style cher à Zack Snyder.
Quant aux acteurs, on saluera la (double) prestation de Jeff Bridges, au potentiel affectif intact. Il est très agréable de retrouver Bruce Boxleitner à ses côtés 30 ans après le premier épisode. On le reconnaît à peine… J’ai trouvé Garrett Hedlund très à sa place dans le rôle du fils de Flynn. Et Olivia Wilde, délicieuse, s’en tire avec les honneurs.


Publié dans : Critiques (impitoyables)
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